Tiens, personne ne me l'a fait remarquer. Au début, quand nous avons commencé le BPREA, je me suis converti au Bio. Je veux dire, au Bio théorique et réthorique. Comme ça, pour épouser une nouvelle cause,qui me paraissait belle. Et pour faire chier les élèves beaucerons qui m'entouraient alors, et qu'étaient pas bio du tout, comme si ça allait polluer leurs terres. c'est pas que je les aimais pas, mais c'était gratuit, pour favoriser la discussion, lancer le débat comme on dit.

Au fur et à mesure qu'on m'enseignait les diverses maladies et leur remède approprié, généralement chimique et dûment breveté, je m'insurgeai et gravissai un échelon dans la volonté d'être bio. Il y a eu quelques échanges, parfois un peu vifs, mais toujours intéressants, un peu comme au procès de Galilée.

je dois reconnaître aujourd'hui que je ne savais pas trop de quoi je parlais, et j'adoptai simplement une posture idéologique sans véritable fondement, si ce n'est celui de l'apparent bon sens.

D'ailleurs, ma première action lorsque nous sommes arrivés sur l'exploitation, ça a été de badigeonner de Glyphosate la plupart des champs environnants, ces derniers croulant sous les ronces, les chardons et autres adventices. Ca m'a fait mal, comme une naissance. A partir de là, il a fallu que je fasse avec du réel, et pas juste des bouquins et des paroles de prophètes bio.

On venait de me balancer dans la flotte sans que je sache nager, et pour gagner la rive à 3 kilomètres, j'avais le choix entre un bateau pneumatique à proximité, ou tenter d'apprendre la brasse in situ.

Je suis raisonnable, j'ai pris le bateau. Car l'objectif, c'est pas de prouver que je peux nager, mais c'est de vivre longtemps, et ça mérite des concessions. Au début en tout cas.

Il faut malheureusement se rendre à l'évidence. L'environnement de l'agriculteur aujourd'hui, il n'est pas bio. Ne serait ce que l'environnement économique. Si demain je passe en bio certifié, je ne valoriserai pas mieux mes fromages, alors que mes coûts d'alimentation seront du double, et mes rendements moins bons. C'est aberrant, mais c'est comme ça. Je ne vendrai pas plus cher, ou très peu.

Or, si tout le monde était en bio, ça ne poserait aucun problème. Les référentiels seraient différents, et on serait entre nous d'égal à égal. Mais comme ce n'est pas le cas, et que le "chimique" a fait faire des bonds prodigieux en matière de rendement, s'en passer au début m'a d'un coup paru trop risqué, du genre la tribu amazonienne contre les bulldozers. Donc, il nous fallait la béquille, le baudrier, le casque, l'armure, l'airbag, l'ABS. Je n'ai enlevé les roulettes de mon vélo que lorsque j'ai su pédaler correctement et maitriser les autres éléments comme la direction et le freinage.

Alors je fais quoi aujourd'hui ? Et bien petit à petit, je commence à me passer de certaines choses. Il y a des traitements O-BLI-GA-TOI-RES (parce-que- sinon-toutes-tes-chèvrettes-vont-crever-c'est-obligé!!!) que je ne fais plus, parce que chez moi, ça marche bien sans. Et puis des traitements que je ne peux pas abandonner, parce que ça serait la catastrophe immédiate. En matière d'alimentation, je faisais dans le local. Je fais toujours, mais récemment, j'ai commencé à incorporer une dose de bio aussi, et sans doute de plus en plus l'année prochaine. Mais si je l'avais fait dès le départ, on serait déjà mort, ou très mal en point. Tuer le rêve pour des principes, c'est tout le dilemme. Et pourtant, ces principes sont les meilleurs du monde, mais encore une fois, tout dépend si on veut prendre le risque de mourir pour la cause, ou de la défendre plus tard, en étant mieux armé.